Quand la recherche universitaire se penche sur le végétal… et sur notre travail

Quand la recherche universitaire se penche sur le végétal… et sur notre travail

Art, nature et technologie : un ouvrage collectif explore les nouvelles formes de communication avec le monde végétal. Et un chapitre entier est consacré à notre projet Immersion, Nature Augmentée.

On ne va pas se mentir : quand on apprend qu’un ouvrage académique consacre un chapitre entier à l’un de nos projets, ça fait quelque chose. Mais avant de vous raconter ça, prenons un peu de recul — parce que le livre en question mérite largement qu’on s’y attarde dans son ensemble.

Un ouvrage qui pose les bonnes questions

Communication végétale émergente dans les sociétés contemporaines — au-delà du monde des humains vient de paraître aux éditions ISTE, sous la direction de Natacha Souillard, Amélie Coulbaut-Lazzarini et Céline Pascual Espuny. C’est le cinquième volume de la série « Communication, environnement, science et société », et il rassemble des chercheurs et chercheuses de disciplines variées autour d’une question aussi vaste que passionnante : comment nos sociétés communiquent-elles avec — et sur — le monde végétal ?

Le constat de départ est sans appel : la biodiversité s’effondre, et pourtant les appels au changement restent trop souvent relégués au second plan dans l’espace public. Le monde végétal, en particulier, occupe une place singulière et encore trop peu explorée. L’ouvrage se donne pour ambition de déplacer le regard au-delà du monde strictement humain, en explorant les représentations, les médiations et les formes de récit qui peuvent nous reconnecter au vivant.

Des sujets qui nous parlent

En une dizaine de chapitres répartis sur cinq grandes parties, le livre couvre un spectre large : analyse sémiotique des discours sur les forêts et le reboisement, paradoxes de la communication touristique « verte » sur Instagram, liens entre humains et végétaux en moyenne montagne, rôle des ruines abandonnées comme support d’éducation environnementale, représentation du végétal dans le cinéma documentaire autochtone, ou encore ce que la dégustation de vins naturels révèle de notre rapport au vivant.

Pour un studio comme le nôtre, qui travaille depuis des années à la croisée de l’art, de la science et du numérique au service de la médiation, plusieurs chapitres résonnent fortement. La question centrale qui traverse le livre — comment figurer le vivant, comment créer des dispositifs qui rapprochent les publics de la nature plutôt que de les en éloigner — est au cœur de notre pratique quotidienne. Quand les chercheurs évoquent la « crise de la sensibilité » décrite par Baptiste Morizot et Estelle Zhong Mengual, cette difficulté contemporaine à développer des formes d’attention envers le vivant, on se dit que c’est précisément ce à quoi nos projets tentent de répondre, chacun à leur manière.

Le livre aborde aussi la façon dont la communication des organisations peut s’inspirer du monde végétal, ou comment l’incertitude propre aux systèmes biologiques peut nourrir une réflexion sur la communication stratégique environnementale. Autant de pistes qui dépassent le cadre académique et qui parlent à quiconque s’intéresse à la manière dont on raconte — et dont on devrait raconter — le vivant.

Le chapitre 7 : notre projet Immersion, Nature Augmentée sous le regard des chercheurs

Et puis il y a le chapitre 7 — celui qui nous concerne directement.

Intitulé « L’art pour médier la biodiversité : analyse d’une sculpture animée en réalité augmentée », il est signé par Marie-Caroline Heïd, Sarah Labelle, Emma Laurent, Valérie Méliani et Eva Sandri. Ces cinq chercheuses suivent notre projet Immersion, Nature Augmentée depuis novembre 2021, à travers une étude de terrain rigoureuse menée sur cinq sites d’exposition différents : le congrès des Conservatoires d’espaces naturels à Tours, une médiathèque à Saint-Chamas, une école à Aix-en-Provence, le festival de la Camargue à Port-Saint-Louis-du-Rhône, et le festival ICONIC à la Halle Tropisme de Montpellier.

Pour ceux qui ne connaissent pas le projet : Immersion, Nature Augmentée est une sculpture représentant une coupe transversale de la berge d’une rivière, conçue par l’artiste Anne-Lise Koehler à partir de papiers recyclés, issus de livres destinés au pilon, et enrichie d’une application en réalité augmentée que nous avons développée au studio, réalisée par Eric Serre. L’ensemble a été créé en collaboration avec le Conservatoire d’espaces naturels de PACA pour sensibiliser le grand public au fonctionnement des zones humides — des milieux en forte régression dont 50 % de la surface a disparu en France entre 1960 et 1990.

Ce que les chercheuses mettent en lumière, c’est la richesse — et la complexité — d’un dispositif qui superpose trois couches de médiation. La sculpture d’abord, dans sa dimension artistique et sensible, qui invite à regarder, à s’approcher, à s’émerveiller devant le réalisme des détails naturalistes. La réalité augmentée ensuite, qui ajoute une dimension technologique : sur la tablette, la rivière s’anime, il pleut, des poissons nagent, des tortues émergent du sol. Et enfin le discours des médiateurs, qui apporte la couche scientifique.

L’un des résultats marquants de l’étude concerne l’émotion. Les chercheuses observent que les publics — enfants comme adultes — sont saisis par un véritable émerveillement face aux animations en réalité augmentée. Le responsable du CEN PACA va jusqu’à dire que l’émotion en elle-même suffirait presque pour sensibiliser. La beauté de la sculpture et la surprise des animations facilitent la rencontre avec un milieu naturel méconnu, avant d’ouvrir la porte aux connaissances scientifiques. L’étude cite des travaux sur le rôle des émotions dans l’expérience de visite et conclut que ce dispositif illustre bien les situations où l’émotion devient une forme de « remédiation » — elle aide à mieux recevoir les savoirs.

Mais l’étude ne se contente pas de valider le projet. Elle pointe aussi des tensions intéressantes. Entre la dimension artistique et la vocation scientifique : les publics, par exemple, ont tendance à vouloir toucher la sculpture — ce qui montre qu’elle est perçue davantage comme un outil de médiation manipulable que comme une œuvre d’art à contempler à distance. Entre l’effet « magique » de la réalité augmentée et la transmission effective des connaissances : l’émerveillement technologique capte l’attention, mais les publics scolaires peinent parfois à retenir les informations scientifiques consultées sur la tablette, trop absorbés par la recherche des interactions possibles. L’interface, qui rappelle par endroits l’univers vidéoludique, les incite à explorer plutôt qu’à lire.

Ce regard critique est précieux. Il confirme ce que nous pressentons dans notre pratique : trouver le bon équilibre entre le sensible et le didactique, entre l’effet « wow » et la transmission de fond, c’est un défi permanent. Et c’est aussi ce qui rend ce type de projet passionnant.

Les chercheuses soulignent aussi la complicité développée entre notre studio et l’artiste Anne-Lise Koehler au fil de plusieurs collaborations, un vocabulaire commun qui permet d’associer données scientifiques et forme artistique dans un esprit de complémentarité. Le chapitre reconnaît pleinement le rôle des Fées Spéciales dans la conception du dispositif de réalité augmentée, et les entretiens menés avec les membres de notre équipe font partie intégrante du matériau de recherche.

Ce qu’on en retient

Au-delà de la fierté — bien légitime — de voir notre travail analysé et reconnu dans un ouvrage universitaire, ce qui nous touche le plus, c’est la pertinence du cadre dans lequel il est présenté. Immersion, Nature Augmentée n’est pas un simple cas d’étude technique : il est inscrit dans une réflexion large sur la manière dont l’art et la technologie peuvent renouveler notre rapport au vivant, à un moment où ce rapport est profondément en crise.

Ce livre nous conforte dans l’idée que le travail que nous menons au studio — à la croisée de l’animation, du numérique et de la médiation scientifique — participe d’un mouvement plus large. Un mouvement qui cherche, par la création, à recréer du lien avec ce qui nous entoure et nous dépasse.

On ne peut que recommander cette lecture à tous ceux qui s’intéressent à ces questions — professionnels de la médiation, acteurs culturels, artistes, enseignants, ou simplement curieux.


Communication végétale émergente dans les sociétés contemporaines — au-delà du monde des humains, sous la direction de Natacha Souillard, Amélie Coulbaut-Lazzarini et Céline Pascual Espuny. ISTE Éditions, 2025.

Pour en savoir plus sur le projet Immersion, Nature Augmentée : notre page dédiée.